• Chronique Août 2026

     

     

    « Flesh is a highly malleable thing,
    constantly shifting its depository layers
    between the demands of the internal and the external environments. »

    Deane Juhan,
    Job's Body

    « La peau est une matière d’une immense malléabilité,
    qui module sans cesse ses structures
    selon les besoins des mondes intérieur et extérieur. »
    Dean Juhan, Job's Body (Le corps de Job)

    La peau est le plus grand organe du corps. Deux mètres carrés de tissu vivant, sensible, en perpétuelle conversation avec ce qui l'entoure. On la soigne souvent pour son apparence, c'est bien, elle fait bien davantage : elle protège, elle absorbe, elle établit la relation entre notre monde intérieur et l'environnement extérieur. Elle n'est pas que biologique, pas que mécanique. A son contact il se passe autre chose, elle capte ou réagit aux émotions.

    Elle est le plus grand organe de communication, elle informe de la température, des contacts tantôt agressants, tantôt rassurants parfois guérissants. Elle a sa propre intelligence, la chair de poule au froid ou à l'effroi. Nourrissante : quelques minutes de soleil suffisent pour qu'elle transforme la lumière en vitamine D. Guérissante aussi : elle se referme, se régénère, se répare via le système immunitaire souvent sans qu'on y pense.

    Quand Deane Juhan parle de malléable, il ne parle pas de mollesse. Il parle de cette capacité qu'a la peau de se moduler en permanence, dans sa relation avec les muscles, les viscères, les fascias, la pression, le toucher. Un équilibre dynamique, toujours en ajustement. Un peu comme le « silly putty » : souple, réactif, capable de reprendre forme, à condition qu'on continue de le travailler.

    Ce que l'on comprend moins intuitivement, c'est que cette négociation ne s'arrête pas à la surface. La peau est le premier maillon d'une chaîne qui descend vers l'intérieur, couche après couche, enveloppe après enveloppe. Les fascias superficiels, puis profonds, jusqu'au périoste. Les compartiments musculaires. Les enveloppes de fascias qui enveloppent les organes. Le péritoine qui baigne les viscères abdominaux. Tout ce monde intérieur est suspendu dans un jeu subtil de pressions, de glissements, de respirations silencieuses.

    Tous les touchers l'influencent et souvent bien plus profondément qu'on ne le pense à première vue, pensons à la thérapie crânio sacrée avec ses pressions de quelques grammes.

    La respiration en est le moteur principal. À chaque inspiration, le diaphragme descend et déplace subtilement les organes, foie, estomac, intestins et leurs associés, dans un ballet lent et invisible, des milliers de fois par jour. Les viscères ont besoin de glisser pour bien fonctionner. Jean-Pierre Barral nous en parle avec éloquence : chaque organe a sa mobilité propre, et pour que cette liberté de mouvement existe, toutes les enveloppes qui l'entourent doivent rester souples, perméables au changement.

    Une peau tendue, des fascias adhérents, des muscles chroniquement contractés, c'est comme revêtir un vêtement trop serré. Pas seulement inconfortable en surface : c'est aussi une réduction de l'espace disponible pour tout ce qui vit en dessous. Une limitation de la mobilité, j'oserais dire que cela peut se refléter sur notre mental. Comment se sentir libre dans un corps coincé ? Les organes compensent, se fixent parfois, entraînant des distorsions posturales que l'on attribue trop vite au vieillissement ou à la fatalité. Il n'est jamais trop tard pour s'améliorer.

    « Être bien dans sa peau » ça commence justement par la peau.

    Plusieurs disent « j'ai la couenne dure », valorisant pour plusieurs. C'est précisément dans cet espace-là que le travail devient intéressant. Comment passer au-delà de cette carapace pour retrouver une sensibilité « normale » qui nous permet d'être en contact avec notre corps ?

    La peau est un organe vivant, l'exercer, la tonifier, l'assouplir, c'est la garder dans cet entre-deux fertile. Ni flasque ni blindée. Disponible.

    Quand une main se pose lentement, à l'écoute, et propose un mouvement doux, les afférences C-tactiles s'éveillent (i). Ces récepteurs particuliers, sensibles précisément à la lenteur du contact, envoient un signal de sécurité au système nerveux. C'est l'insula qui reçoit l'information, et à son tour, elle facilite la sécrétion d'ocytocine. Quelque chose se modifie, en dessous du seuil conscient, avant même que le receveur n'ait eu le temps de nommer ce qui se passe.

    Ce relâchement en surface n'est pas la fin du processus, c'en est le début. Le fascia superficiel libère le compartiment musculaire sous-jacent. Le muscle qui retrouve du jeu restitue de l'espace aux structures voisines. Les viscères retrouvent leur amplitude naturelle. C'est le début d'une cascade, du dehors vers le dedans, de la périphérie vers la profondeur.

    Et tout le système nerveux s'en mêle. Golgi, Pacini, Ruffini et leurs complices envoient leurs signaux rassurants vers le cerveau, qui complète la boucle et autorise les tissus à relâcher ce qu'ils tenaient. Les tissus parlent avant qu'on les interroge. Les mains savent avant les mots.

    Only the tissues know
    Jean-Pierre Barral, d.o.

    C'est peut-être ça, au fond, ce que les ondulations thérapeutiques cherchent à chaque séance. Non pas changer le corps de l'extérieur. Mais rappeler à la peau, et à tout ce qu'elle contient, qu'elle sait encore négocier, qu'elle peut être entendue sans avoir à crier, que la main du thérapeute sera une bonne « oreille ». A chacun de développer cette écoute.

    Dans cette exploration de la peau je me suis interrogé sur un cerveau de la peau? Sujet délicat. Eh bien non,la peau abrite un nombre impressionnant de « capteurs » (mécano-récepteurs, c-tactiles, thermo récepteurs) mais ne prend pas de décision, elle envoie des signaux au « grand patron » qui à son tour gère tout ça.

    La peau, un autre cerveau? Non! Et pourtant, messagère sans pouvoir décisionnel, elle reste la voie la plus directe vers le système nerveux. Le toucher conscient, présent i ii, a des effets qui dépassent les muscles, ça englobe tout l'être. S'apaiser, apaiser le mental, apaiser les muscles, c'est agir sur la globalité.

    « Je n'aime pas être touché » est une phrase que j'entends assez souvent. Je la respecte beaucoup, cette phrase qui en dit plus que les mots.

    La réponse courte, la personne a été molestée plus tôt dans sa vie. C'est une réponse superficielle au jugement facile.

    Regarde profondément pour mieux comprendre.
    Thich Nhat Hanh

    En y regardant de plus près, une autre piste se dessine, moins spectaculaire mais tout aussi réelle : un système nerveux périphérique resté sur-excité.

    C'est bien documenté que chez le jeune enfant, les voies sensorielles sont encore en pleine maturation, et la discrimination tactile, distinguer un toucher léger d'un toucher menaçant, n'est pas aussi fine que chez l'adulte. C'est ce qui explique, entre autres, pourquoi certains enfants sont si chatouilleux. Chez certains adultes, ce filtre ne s'est jamais tout à fait raffiné.
    Réponse courte, hi hi : votre système nerveux a gardé sa jeunesse.

    La cause précise? Je ne sais pas. Comprendre la cause ne donne pas nécessairement la solution, et ce n'est pas mon rôle en tant que massothérapeute. Si la personne désire dépasser cet état, l'approche respectueuse, les bercements, les mouvements parfois subtils peuvent parfois rejoindre ce système nerveux et l'apaiser.
    © Louis-Michel Martel 2026

    Toucher le corps,
    c'est s'approcher de la paix intérieure.

    i Revue ma Julie, L’art du toucher, décembre 2024

    iiRevue ma Julie, L’art de la présence, mai 2025

  • Chronique juillet 2026

    Journal d'un massothérapeute ch. 3

    Ma tête voulait dormir…

    Ma cliente est arrivée, rien de spécial. C’est la deuxième fois qu’elle vient.
    Avant son premier rendez vous elle s’était renseigné, fait ses recherches sur le web.
    Elle a
    trouvé mon profil, La Main Thérapeutique, ma présentation plutôt courte, les approches que
    je pratique et probablement aussi la proximité.
    En entrevue pré massage, elle me dit chercher un moyen de diminuer la pression du
    stress, son travail est très demandant. Nous avons jasé, peut être trop longtemps, peut être
    pas, nous avons pu établir le cadre, l’atmosphère. Sa demande principale, arriver à relaxer, à
    mieux dormir. De son propre aveu, elle est d’un naturel nerveux, elle se réveille au moindre
    bruit insolite. Clairement un stress vécu de l’intérieur, une sensibilité originant dans
    l’enfance ? Peut-être. Son deuxième but une épaule légèrement douloureuse.
    Je ris toujours quand le client cherche un problème physique comme pour justifier un
    massage. C’est inscrit dans l’esprit de bien des gens que la massothérapie c’est pour les
    problèmes musculaires, comme si on avait pas de tensions du système nerveux.
    Ça me
    rappelle un client de retour de son travail à la baie James avant le congé des fêtes. « On a dû
    mettre les bouchées doubles, fermer les « jobs » mais ouf …
    ET sa question « tu peux rien
    faire pour ce qu’il y a entre les oreilles? »
    et moi de répondre « tu pourrais être surpris »,
    mais
    revenons au présent.
    Je dis souvent « tsé t’a pas besoin de justification pour prendre un massage » juste
    que ça te fait du bien. Pas besoin de se justifier, de trouver une raison.
    Ça me fait penser, il y a plusieurs années un client demandait à un confrère :
    ça fait tu
    juste du bien recevoir un massage?
    Sa réponse toute candide : c’est déjà pas mal.

    Tout ce qu’elle a reçu comme massage, comme soin corporel auparavant, c’était,
    disons poliment plutôt vigoureux et elle m’a dit d’emblée qu’elle n’aime pas ça.
    Revenons en arrière. Lors de son premier rendez-vous elle était un peu surprise de
    pouvoir recevoir un massage et demeurer vêtue, t shirt + legging. Perception légitime car il y
    a peu de techniques le permettant. Pourquoi je dis massage? Je n’ai pas de traduction
    adéquate pour « bodywork », travail corporel? Ça fait bizarre, soin corporel? Ça pourrait être
    chez une esthéticienne …. alors à défaut de mieux : massage.
    Alors passons à l’action.
    Je commence, j’observe au début son schéma corporel, comment son corps se
    dépose sur la table, comment est la respiration, ce sont mes points de repère. Observer
    avant de juger, observer si son corps exprime la même chose que ses paroles.
    Peut-être que
    le cri de son épaule masque autre chose, peut-être pas.
    Elle est habituée aux massages vigoureux, son corps est évidemment un peu sur ses gardes.
    Prise de contact : exactement le mot, contact, juste poser les mains, écouter.
    Les
    manœuvres de prise de contact, exploratoires à la recherche prudente, ça apprivoise.
    Dans
    ma tête :« bonjour, bienvenue, comment ça va dans ce corps? » avec le même respect
    qu’une discussion amicale. Ça me fascine toujours de voir un massothérapeute quasiment
    sauter sur le client, les mains à peine déposées qui commencent à appliquer la recette.
    Juste quelques mouvements, suggérer à l’épaule de baisser, ressentir l’élastique sous
    la douce pression de mes mains, les pattes de chat dirons nous, petits bercements de la tête.
    Et c’est comme si son corps venait de comprendre qu’il peut relâcher.
    On dirait que ma table
    participe au massage.
    Bizarre ce que j’ai moi même ressenti, comme si la tension était 
    descendue d’un étage.
    Comme si un nuage noir de stress venait de partir.
    Comme si son
    système nerveux venait de baisser la garde.
    Peu à peu des tensions relâchent, couche par couche, comme une livre de beurre qui
    dégèle, et non elle n’a pas dormi, sa respiration a changé,
    elle est maintenant plus fluide,
    comme une belle vague.
    C’était ça sa première séance, tout au long un dialogue relaxant ou
    une danse.
    Sa deuxième séance : je n’ai pas demandé la suite tout de suite comment ça allait,
    juste observer, ressentir son non verbal. J’ai laissé le « ça va » flotter dans l’air de la salle,
    comme on laisse une note résonner avant d’en jouer une autre.
    J’y reviendrai.
    On parle souvent du massage comme d’une technique.
    Un ensemble de manœuvres,
    une séquence, un protocole.
    Comme si le corps du client était un problème à résoudre, et les

    mains du praticien, les outils de la solution.
    La question n’est pas qu’est-ce qui ne va pas,
    la
    question c’est comment ça peut mieux aller?

    Si on changeait d’image ?

    Imaginez un chef d’orchestre. Il ne joue d’aucun instrument — ou si peu. Il n’impose
    pas la musique, il l’oriente. Il écoute l’ensemble avant d’entendre chaque pupitre.
    Il sait quand
    laisser le hautbois respirer, quand les cordes peuvent s’élancer,
    quand le silence est plus
    éloquent que le son.
    Sa baguette propose. Elle ne force jamais.

    Les ondulations thérapeutiques c’est cette symphonie qui parle de cette musique.
    Sur la table, il n’y a pas de partition écrite. Pas de mesures préétablies. Ce qui se
    passe entre les mains et le tissu ne ressemble pas à Beethoven, ça tient plus de musiciens
    qui « jamment » ensemble, chacun répondant à l’autre dans une belle complicité.
    Miles Davis disait que les notes qu’on ne joue pas sont aussi importantes que celles que l’on joue.
    Sur la table, c’est le temps d’arrêt après le bercement, l’espace entre deux

    ondulations qui laisse au système nerveux un instant pour goûter. L’improvisation n’est pas
    l’absence de direction, c’est la direction qui reste à l’écoute.
    Le praticien propose le tissu
    répond.
    Quelque chose émerge entre les deux que ni l’un ni l’autre n’aurait pu produire seul.

    C’est un dialogue somatique.

    Les instruments de l’orchestre

    Pour comprendre ce qui se joue dans ce dialogue, il faut connaître ses musiciens. Le
    corps en compte des millions — silencieux la plupart du temps, mais toujours à l’écoute.
    Les mécanorécepteurs : Pacini , Meissner, Ruffini, l’appareil de Golgi, le système
    musculaire, fascial, les afférences CT, cet ensemble c’est l’orchestre de votre corps qui joue
    une symphonie, parfois avec fausses notes à l’occasion vous en conviendrez.
    Les Pacini répondent aux changements rapides, aux vibrations, aux débuts et fins de mouvement.
    Ce sont les percussionnistes — vifs, précis, sensibles au rythme.
    Les
    bercements les allument à chaque oscillation.
    Les Meissner captent le glissement superficiel, les mouvements rythmiques légers sur la peau.
    Ce sont les cordes, sensibles, expressives, premières à chanter quand la main
    effleure.

    Les Ruffini s’éveillent dans la lenteur. L’étirement latéral soutenu, la pression longue et
    douce sur le fascia, c’est leur registre. Ce sont les vents graves, ceux qui tiennent la note
    longtemps, ceux qui font descendre le système nerveux sympathique comme on baisse le
    volume d’un ampli trop longtemps à fond.
    L’appareil de Golgi veille sur les tendons, sentinelles du tonus excessif. Quand
    l’élongation est juste, soutenue, ils envoient un signal d’autorisation : tu peux relâcher. Ce
    sont les contrebasses. On les entend à peine, mais sans eux, tout l’orchestre flotte sans ancrage.
    Chaque mécano récepteur joue une note, a un son différent.
    Le praticien qui connaît
    ses instruments choisit consciemment ou instinctivement le geste qui convoque le musicien
    dont il a besoin.

    Et puis il y a la musique qui berce.

    Pas celle qu’on entend, celle qu’on devient. Quand le rythme des mains trouve le
    rythme du tissu, quand l’ondulation voyage de la main jusqu’à quelque part au fond du bassin
    sans qu’on puisse dire où elle s’arrête quelque chose change dans la nature même de la sensation.
    Elle ne vient plus de l’extérieur. Elle est partout à la fois.

    Le client ne reçoit plus un toucher. Il est enveloppé de sensations.
    Les voies
    nociceptives n’ont plus assez de bande passante pour maintenir le bruit de fond de la douleur
    et de la vigilance. Le système nerveux, submergé d’informations douces et rythmiques, lâche
    prise, non pas parce qu’on lui a demandé, mais parce qu’il n’a plus les ressources pour faire autrement.
    Les nocicepteurs peuvent baisser le ton, la cause diminue peu à peu.

    C’est le parasympathique qui prend le dessus, discrètement, comme une marée montante.
    La tête s’alourdit.
    Et quelque part dans le tissu, dans les fascias libérés, dans les muscles qui ont
    retrouvé leur élasticité, dans les nerfs périphériques qui ont cessé de crier, quelque chose
    d’autre se réveille. Léger. Disponible. Presque joyeux.
    Elle est revenue la semaine suivante. Je lui ai demandé comment ça s’était passé,
    après sa séance, en arrivant à la maison … dans les jours après la séance.
    Elle a réfléchi un moment, pas longtemps.
    « Ma tête voulait dormir, mon corps voulait danser.»
    Je n’ai rien ajouté. Il n’y avait rien à ajouter.
    Huit mots : toute la neurophysiologie, les textes, le dialogue somatique, les
    mécanorécepteurs, les heures de formation, les livres, tout ça dans ces huit mots, dit par
    quelqu’un qui n’avait jamais entendu parler de Ruffini.
    Le corps sait. Il a toujours su.
    «  listen …“only the tissues know.”»-Jean-Pierre Barral, DO, MRO(F), PT
    Notre travail, c’est simplement de leur redonner la parole et les faire danser.

  • Chronique juin 2026: Le rôle de la sensation

    Êtes-vous sensationnel ?  – Revuemajulie  cliquez sur le lien

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    Êtes-vous sensationnel ?

    La sensation comme outil de croissance

    Et si le plaisir n’était pas une récompense, mais un aliment ? Et si bien se sentir, littéralement, c’était déjà se soigner ?

    Imaginez un instant. Vous sortez d’une longue journée. Vous enfilez ce vieux chandail un peu doux qui sent bon. Vous vous laissez tomber sur le sofa, une tasse de thé chaude entre les mains. Quelqu’un, sans rien dire, pose une main sur l’épaule juste pour être là. Pas de paroles, mais c’est éloquent. Vos épaules descendent d’un cran. Votre respiration s’allonge. Quelque chose en vous, qui était sur le qui-vive depuis des heures sans même que vous le sachiez, lâche enfin prise. La sensation vient d’opérer. Le toucher sans but a su agir sur votre être.

    Ce qui vient de se passer, là, n’est pas anodin. Ce n’est pas un détail charmant de la fin de journée. C’est de la médecine.

    La vigie qui ne dort jamais

    Il y a, quelque part à l’intérieur de vous, une vigie. Elle ne dort jamais. Perchée dans sa tour, elle scrute l’horizon à chaque instant : le bruit, la lumière, la température, la pression, l’équilibre, la faim, la douleur. Son rôle est de veiller. Et elle le fait remarquablement bien.

    Cette vigie, c’est votre système nerveux. Et comme la sentinelle d’un fort médiéval, il est câblé pour l’alerte. Il enregistre tout :  un courriel urgent, une notification, une lumière trop vive, le ton sec d’un collègue. Pour lui, un signal est un signal. Les signaux s’accumulent, il tourne à plein régime, et ça fait quoi un moteur qui tourne à plein régime?  Devinez, imaginez …

    Mais ce même système nerveux a une autre faim, dont on parle beaucoup moins : il a besoin d’être nourri. Pas seulement protégé du stress, pas seulement reposé. Nourri. Et sa nourriture à lui, c’est la sensation. À moi de choisir sa nourriture, fast food ou cuisine mijotée maison. Plus précisément : la sensation agréable, douce, lente, sans surprise. Celle qui dit au corps, dans son langage à lui : tu peux baisser la garde. La sensation, ce sont les mécanorécepteurs qui l’envoient au système nerveux.

    Le plaisir comme aliment

    Pensez-y. Le vêtement qui glisse bien sur la peau, sans tirer, sans gratter, la doudou, la chemise confort, l’eau chaude d’un bain qui enveloppe les épaules, le grain d’une serviette moelleuse après la douche, la main d’un enfant dans la vôtre. C’est aussi le rire qui monte, sincère, en bonne compagnie, une bouchée d’un plat préparé avec soin, un vin qui s’ouvre lentement, le soleil sur le visage en mai.

    Ces moments-là, on les classe souvent dans la catégorie « petits bonheurs »  comme si c’était secondaire, accessoire, un peu superflu comme des collations. La vraie vie serait ailleurs : dans le travail, dans les obligations, dans ce qu’on accomplit. Le plaisir, lui, viendrait après. Quand on aura le temps. Quand on l’aura mérité.

    Et si on s’était trompé d’ordre ?

    Il y a un livre fascinant, Les vertus du plaisir (1), qui propose précisément cette inversion : les sensations agréables ne sont pas une pause dans la vraie vie. Elles sont une forme d’alimentation. Comme on mange pour nourrir le corps, on a besoin de sentir bon, de toucher du beau, d’entendre du doux pour nourrir le système nerveux. Et un système nerveux bien nourri, c’est un système qui se défend mieux, qui dort mieux, qui respire mieux. Qui vit mieux, tout simplement.

    L’idée a quelque chose de presque révolutionnaire dans une culture qui valorise l’effort, la performance et la résilience comme vertus suprêmes, qui nous dit de « garder le rythme » dans une publicité. Se faire du bien ne serait pas paresse. Ce serait une stratégie biologique fondamentale.

    Ce que les mains savent dire

    De toutes les sensations qui nourrissent, il y en a une dont l’effet est particulièrement profond : le toucher. C’est le premier sens à se développer chez le bébé, bien avant la vue. C’est aussi celui qui parle le plus directement au système nerveux, parce qu’il agit à l’endroit même où se trouve la majorité de nos capteurs sensoriels : la peau, ce grand organe qui nous enveloppe et qui ne ment jamais. Pensez à l’expression « j’en ai eu la chair de poule », cette phrase qui exprime bien une frayeur et son effet sur la peau.

    Mais attention : tous les touchers ne se valent pas. Il y a la poignée de main distraite, la tape sur l’épaule pressée, le contact mécanique. Et puis il y a autre chose. Un toucher pleinement présent, attentif, qui ne cherche pas à corriger ou à réparer, mais à écouter, àconverser. Une main qui se pose, large, enveloppante, et qui dit simplement : je suis là, tu es en sécurité, prends ton temps. Ça, c’est le propre des Ondulations thérapeutiques.

    C’est cette qualité de contact que je tente de transmettre à mes clients depuis bientôt trente ans dans ma pratique. Et c’est cette qualité, je le constate séance après séance, qui change quelque chose en profondeur. Pas seulement dans les muscles qui se détendent, oui. Mais dans la qualité du fond. Rappelons-nous cette parole de Ida Rolf, cette grande dame des approches corporelles : It is not how deep you go, it is how you go deep. C’est comment rejoindre la personne dans la profondeur. C’est alors que la respiration s’allonge sans qu’on y pense, que le regard  s’apaise. Dans cette phrase qui revient si souvent en fin de séance : « Je n’étais pas endormi, je me sentais simplement en paix, pas de mots, juste l’immense sensation de paix. » Imaginez l’impact sur le système nerveux !

    C’est le cœur de ce que j’appelle les ondulations thérapeutiques et de ce que Milton Trager, le fondateur de l’approche du même nom , explorait déjà il y a des décennies avec une intuition remarquable. Des mouvements respectueux, rythmés, des bercements qui ne cherchent pas à forcer le relâchement musculaire, mais à le suggérer, à dialoguer avec le corps, lui proposer de lâcher. Le système nerveux, lui, comprend tout de suite. Il reconnaît le langage ; le mental, lui, a besoin d’être éclairé pour accepter que ce n’est pas une gâterie. Il sait que dans cette mer-là, il peut nager sans crainte dans l’océan des sensations, cet océan parfois pas très propre, mais navigable.

    Une mer qui change d’humeur

    Parce que oui, nous vivons dans une mer de sensations. Du matin au soir, sans répit. Parfois, cette mer est calme, lumineuse, accueillante,  c’est le café partagé en silence avec quelqu’un qu’on aime, la marche dans le bois après la pluie, la couverture qu’on remonte sur soi un dimanche matin. Le système nerveux flotte. Il respire. Il se nourrit. Il prend un rythme plus fluide qui ouvre la porte à l’intuition du moment, à l’appréciation du moment.

    Et parfois la mer se lève : trafic, écrans, exigences, échéanciers, tensions, c’est comme un bruit de fond constant qui n’arrête jamais. Les vagues se succèdent, la suivante arrivant avant même que la précédente ait accompli son retour, sans laisser le temps de reprendre son souffle. La vigie, dans sa tour, ne sait plus où donner de la tête, elle est sur-sollicitée. Ce qui devait nourrir se met à l’épuiser.

    Car la sensation devient une lame à double tranchant. Ce qui peut bercer peut aussi épuiser : « brain fry », le cerveau qui grille. Tout dépend de la qualité, du dosage, du rythme et surtout de ce qui va alimenter et nourrir le système nerveux.

    Quand la sensation épuise

    S’il fallait une preuve que les sensations agissent profondément sur la biologie, on la trouve dans une étude clinique menée par l’institut HeartMath, aux États-Unis, connu pour ses travaux sur la cohérence cardiaque. Les chercheurs ont demandé à des participants de se remémorer une colère vécue, pendant cinq minutes seulement, je dis bien remémorer. Le résultat : un affaiblissement mesurable du taux d’IgA, un marqueur clé du système immunitaire, et cet affaiblissement persistait pendant environ six heures. (2)

    Cinq minutes de colère ressassée. Six heures d’immunité diminuée. Une redoutable efficacité (sic).

    Si la sensation négative peut faire ça, imaginez l’effet inverse. Imaginez ce que peuvent faire, sur la même biologie, cinq minutes de gratitude sincère, de rire avec un ami, de chaleur reçue par un toucher attentif. C’est exactement ce que la recherche commence à confirmer : les sensations agréables, loin d’être de simples bonbons, sont des stimulations physiologiques qui renforcent activement le système immunitaire, modulent le rythme cardiaque, calment l’inflammation.

    On comprend alors pourquoi tant de gens sortent d’une bonne séance d’ondulations avec l’impression d’avoir gagné quelque chose, et pas seulement perdu une tension. Quelque chose s’est déposé. Le système nerveux a été nourri. Le corps est détendu et il ressent un regain d’énergie. Paradoxal ? Non, une logique que l’énergie utilisée à garder les muscles sous tension devient disponible pour autre chose. Le commentaire d’une cliente après sa première séance, « Ma tête voulait dormir, mon corps voulait danser », est d’une éloquence rare.

    S’autoriser le plaisir comme acte de santé

    Ce qui est beau, dans tout ça, c’est que la liste est infinie et accessible. Pas besoin de produits coûteux ni de retraites en montagne. La sensation nourrissante est partout, pour qui prend le temps de la cueillir. Nous baignons dans cette mer de sensations, à nous de choisir les ondulations ou les déferlantes.

    Le café du matin qu’on prend pour vrai, la petite minute pour y goûter, sans l’écran, en sentant la chaleur de la tasse dans les mains. Le jardin qu’on regarde vraiment, deux minutes, même une seule minute, sans penser à autre chose. La douche qu’on prend en y étant. La main qu’on tient un peu plus longtemps que d’habitude. Le pas ralenti dans le bois. La caresse au chien. La musique qu’on écoute pour de vrai, pas pour remplir un espace.

    Et puis, pour ceux qui en sentent le besoin, et nous en avons tous besoin de temps en temps, il y a la possibilité de s’offrir une heure de toucher attentif, professionnel, d’une présence pleine. Une heure où votre vigie peut enfin descendre de sa tour. Où le corps reçoit, sans avoir à donner. Où les ondulations corporelles remplacent les ondulations cérébrales. Une heure dont on sort, parfois, en découvrant ou redécouvrant, ce que ça pouvait être, être dans le rien. C’est l’heure des Ondulations thérapeutiques.

    Le chemin de la sensation, on le redécouvre à chaque petit moment de plaisir vrai. Et chaque pas sur ce chemin nourrit l’organisme tout entier.

    Alors, la prochaine fois que vous hésiterez à prendre ce bain, à enfiler ce chandail doux, à recevoir ce massage, à vous attarder un peu plus longtemps dans les bras d’un être cher, ne vous demandez plus si vous l’avez mérité, car mériter implique une action ; ce n’est pas une gâterie, c’est une nourriture. Demandez-vous plutôt depuis combien de temps vous n’avez pas vraiment nourri votre système nerveux. C’est aussi difficile à bien envisager qu’une blessure émotive de laquelle s’écoule un sang invisible. La nourriture du système nerveux est elle aussi invisible et pourtant tellement concrète dans ses effets.

    Votre corps vous remerciera. Avec un sommeil plus profond, une digestion plus calme, une humeur plus stable, une santé plus solide, un corps plein d’énergie. Et avec ce petit quelque chose de difficile à nommer, mais qu’on reconnaît tout de suite quand il revient : le sentiment d’être bien dans sa peau. Au sens le plus littéral du terme.

    Références
    1- Robert Ornstein, David Sobel, Les vertus du plaisir, Robert Laffont, 1992.
    2- David Servan-Schreiber, Guérir, Pockett, 2011.

    Bibliographie
    Maurice Kriegel, Le chemin de la sensation, Souffle d’Or.
    Doc Childre, Howard Martin, L’intelligence intuitive du cœur, Ariane, 2005.

  • Chronique mai 2026 journal d’un massothérapeute ch. 2

    La rencontre avec France

    Journal d’un massothérapeute

    Le rendez vous est cédulé.
    La salle est prête, draps de flanelle (ma cliente est frileuse), chauffe-pieds (frileuse, je l’ai dit).
    La musique? Je sais qu’elle aime la flûte : Terry Oldfield.

    Offrir la musique d’ambiance appropriée, bruit des vagues, crépitement de feu ou même le silence selon le goût du client, c’est une petite attention. Chaleur, musique, confort, c’est en place pour une belle séance.

    France est toute délicate, discrète, on l’entend à peine marcher. Je l’accueille et ouf, je sens un gros nuage. Aujourd’hui elle porte une grande lourdeur : sa posture triste, son corps parle pour ne pas dire qu’il crie en silence.

    « Comment vas-tu ? » « Ça va … », rien d’autre. J’ai envie de dire « s’tu vrai c’te menterie-là ? » J’aime prendre du temps, quelques phrases pour saisir l’état dans lequel mon client arrive. Aujourd’hui elle ne parle pas, mais j’entends ce que les mots ne disent pas.

    France est une personne d’un naturel heureux, ça fait des années qu’elle vient en massage, tantôt pour son dos après avoir aidé une amie à déménager, tantôt après une semaine difficile au travail, burn-out d’une collègue et elle voyait tout cela venir. À mes yeux, la courte entrevue pré-massage est tellement importante pour orienter mon travail et pour établir l’atmosphère de la « conversation sans mots » (1) qu’est une séance de massage. Elle parle peu sauf pour dire qu’elle a un peu froid, qu’elle est fatiguée.

    Après quelques mots assez évasifs, banals, je l’invite à s’installer sur ma vénérable table qui a plus de 20 ans d’expérience. Des fois, je pense qu’elle est vivante, cette table, qu’elle participe à la séance. J’accepte mon doux délire. Je vais laver mes mains, cela accorde à France un moment pour se laisser aller, s’apaiser sous les draps.

    Au retour, les questions machinales : «  Avez vous assez chaud ? »,, « Désirez-vous des coussins sous les genoux ? » (Je commence mes séances client sur le dos), « Est-ce que la musique vous va ? », « Oui, j’aime ça la flûte. »

    (La boîte de mouchoirs est proche, juste au cas où …)

    Des pattes de chat sur ses épaules, c’est raide, je sens toute la retenue. Respiration saccadée, sous contrôle difficile.

    Mes mains, les mouvements de mon corps, sont une forme de langage et les mouvements proposés sont comme des phrases, des questions qui entraînent des réponses que le mental cache parfois par pudeur. Le mouvement est ce langage.

    La danse commence à petits pas avec une partenaire, disons craintive à défaut d’un meilleur terme. Les premiers mouvements sont respectueux, limités à ce qu’elle veut bien m’accorder, à ce qu’elle s’accorde à elle-même.

    Mes mains glissent le long des bras en pensant longueur, « tu es en sécurité pour relâcher ». Ça relâche par à-coups.

    Mon défi, avec mon cœur sensible, est de ne pas embarquer dans sa peine, mon défi est de garder ma distance thérapeutique, car oui ce sera un massage thérapeutique. C’est ici que le mot thérapeutique prend toute sa dimension : il y a des nœuds dans ses muscles, mais aussi ailleurs. Son corps se protège comme s’il venait de recevoir une raclée. C’est tellement évident le rôle des émotions, des sensations.

    Son épaule qui relâche graduellement après quelques effleurements. Son menton qui spasme tellement elle retient ses pleurs … Mes mains savent les mouvements par cœur, ce n’est pas mon mental qui dirige aujourd’hui ; mes mains vont accueillir, discuter, écouter, entendre ce que mes oreilles ne peuvent capter.

    Quelques larmes coulent, je lui donne des kleenex, ça ouvre les écluses. « Je m’excuse », dit-elle entre deux sanglots. « Pas grave, j’ai des parts dans une compagnie de kleenex. » Rire nerveux et « niaiseux », qu’elle me dit. « Au pire, j’ai une chaudière. » «   comique, merci de me faire rire. » Mes mains écoutent, elles entendent …

    Elle n’a pas besoin de m’entendre dire toutes sortes de belles phrases toutes faites, elle a besoin de ressentir, ressentir la profondeur en douceur, aller la rejoindre dans sa profondeur.

    Son cou s’allonge. Cette magnifique tête qui s’abandonne peu à peu aux bercements. La danse commence, lente, délicate, à petits pas timides, hésitants.

    Le thorax, la respiration difficile, j’observe que ses efforts pour bien respirer sont un peu vains. Mon mental sait que relâcher la première côte va faciliter sa respiration ; ce que je veux, c’est ressentir ce petit élastique, cette sensation d’évolution, d’amélioration.

    Viens, on va valser, ça commence à défiger, la vague commence à se propager, le lac dégèle, comme ma fameuse comparaison : la livre de beurre qui dégèle.

    Peu à peu, les ondulations thérapeutiques se répandent respectueusement, sa respiration s’apaise, s’approfondit sans que je n’y aie rien fait, c’est la sensation qui opère. Ses larmes coulent doucement, paisiblement.

    J’ai l’impression de la faire onduler sur un bateau ; quelle belle image je donne à mes mains qui la transmettent à leur tour (2). Ça me touche toujours de ressentir la réponse aux mouvements proposés.

    Et alors, j’imagine cette belle jambe flotter, être bercée et ça entraîne tout le corps dans une magnifique vague de douceur. Un rire un peu figé apparaît sur son visage : « J’ai l’impression que ma jambe flotte. » Je sais alors que la douce valse peut devenir un tango joyeux, une célébration du mouvement.

    Elle se retourne sur le ventre et là on s’amuse, on s’amuse d’une façon sérieuse, une façon sans autre but que de ressentir la joie : bercements, ondulations, pauses pour laisser redescendre le pétillement. Ressentir la vague.

    Sentir le rebond des mollets, ressentir et observer l’ondulation se répandre, c’est un plaisir quasiment égoïste.

    Parfois ça marche pas, mais cette fois, ce corps tendu en protection au début se laisse aller ; à force de ressentir la vague, il est devenu la vague.

    Maintenant la partie pénible de la séance pour elle : revenir sur le dos. Retour sur les épaules, les pattes de chat, allonger le magnifique cou,  bercer la tête avec tendresse. (Dans ma tête : « merci, merci de m’avoir accepté dans ton univers troublé et fragile. »)

    « Prends un moment pour revenir, savoure ces sensations, elles t’appartiennent. Prends tout ton temps, tu as travaillé fort aujourd’hui. Tu peux y revenir à tout moment. »

    Je quitte me laver les mains et je reviens après quelques minutes. «  Ça va ? » « Oui, ça va mieux, je n’arrive pas à décrire … » « Va lire ma chronique du mois d’août : Dialogue sans paroles, tu vas comprendre. »

    Milton Trager disait : « Avant, ce ne sont que des mots, après les mots sont inutiles. »

    En partant, elle retient un câlin. « Merci », sur un ton qui m’en dit pas mal plus que le mot.

    Que s’est-il passé dans sa vie ? Je ne sais pas, je n’ai pas besoin de le savoir. Mes clients me disent ce qu’ils veulent bien me dire, parfois ça fait du bien d’évacuer, parfois c’est le silence qui est réparateur.

    Je sors prendre l’air, ç’a été une grosse séance.

    • Revue ma Julie, juillet 2025, Conversation sans paroles.
    • Revue ma Julie, septembre 2025, La main messagère.
  • Chronique avril 2026: Le lien avec l’inconscient

    La rencontre de deux Inconscients :
    quand l’Inconscient touche l’Inconscient

    « Tu ne peux rejoindre l’inconscient de l’autre que si tu es toi-même dans ton inconscient. »
    Denis Lafontaine

    Cette affirmation révèle une vérité essentielle des approches corporelles. Elle nous dit que la technique, aussi raffinée soit-elle, ne suffit jamais. Ce qui transforme véritablement, c’est la qualité de présence du praticien, sa capacité à suspendre son aspect contrôlant pour accueillir ce qui émerge dans la rencontre. C’est sa capacité à faire fi de soi pour laisser la place entière à la personne qui reçoit.

    Les mouvements fluides et ondulants, c’est bien plus qu’un relâchement musculaire. Ils tissent une continuité, une trame qui invite le receveur à se déposer dans une autre couche de conscience. Mais cette invitation ne porte fruit que si le praticien lui-même habite cette couche.

    Imaginez un instant : vous recevez un massage. Les mains qui vous touchent sont techniquement impeccables. Les pressions sont justes, les transitions sont douces, le rythme est régulier, tout est parfait. Pourtant, quelque chose manque. Vous sentez que le praticien est ailleurs, qu’il suit un protocole, qu’il pense peut-être à sa prochaine séance ou à sa liste d’épicerie. Ses mains font leur travail, mais elles ne vous rencontrent pas vraiment. Son esprit est ailleurs.

    Maintenant, imaginez d’autres mains. Elles ne sont peut-être pas plus habiles techniquement, mais quelque chose d’autre se passe. Ces mains écoutent. Elles semblent capter votre rythme intérieur, épouser vos besoins avant même que vous les formuliez. Elles entendent ce que vous n’avez pas dit (1). Vous sentez que la personne qui vous touche est vraiment là, présente, habitée. Vous vous sentez écouté/e. Et c’est cette présence qui vous permet de lâcher prise, de descendre dans vos propres profondeurs.

    La différence entre ces deux expériences ? Dans la première, rien à reprocher techniquement. Dans la seconde, le praticien est lui-même en contact avec son inconscient ; il a syntonisé une fréquence. Non seulement il est en contact avec lui-même, mais il vous laisse toute la place.

    J’ai lu quelque part qu’un maître ne t’impose pas son point de vue, il t’amène à l’endroit où il est et te laisse voir à partir de ce point de vue. Il t’amène en haut de la montagne pour que tu voies par toi-même.

    Que signifie être dans son inconscient ?
    L’envers du décor : ce qui se passe chez le/la massothérapeute

    Cette expression peut sembler paradoxale. Comment peut-on consciemment être dans son inconscient ? Pourtant, c’est exactement de cela qu’il s’agit : cultiver une attention particulière qui permet d’accueillir ce qui émerge des couches profondes de notre être sans le filtrer immédiatement par le mental.

    Quand vous donnez une séance de travail corporel depuis cet état, vous sentez ce qui se passe chez lui/elle. Vos mains sont des antennes. C’est une information, une résonance. Votre inconscient corporel dialogue avec le sien. C’est comme syntoniser une émission avec votre poste de radio, vous devenez à l’écoute d’une émission passionnante : celle des réponses des tissus. Le docteur Trager disait justement : « Ce qui m’intéresse, c’est la réponse des tissus ».

    Vous accueillez les sensations inattendues, les impulsions de modifier votre toucher sans savoir pourquoi. Au lieu de les rejeter comme des distractions, vous les reconnaissez comme des messages de cet espace partagé qui se crée dans la rencontre.

    Cette posture demande un courage particulier : celui de l’abandon, du lâcher prise, de la vulnérabilité, de la confiance dans les processus inconscients. Il faut accepter de ne pas tout contrôler, de ne pas savoir à l’avance où la séance va mener. Comme on l’entend dans une vidéo de l’institut Esalen, « We must trust that our hands are more intelligent», avoir confiance que nos mains sont intelligentes.  Certes, nous devons répondre à une attente de notre client, mais qui sait, ce sera plutôt une autre chose qui deviendra une priorité.

    C’est un paradoxe : pour offrir un cadre vraiment sécurisant au client, le praticien doit lui-même se retirer, faire abstraction de lui-même pour lui laisser toute la place. Il doit lâcher l’armure du technicien qui sait et qui contrôle pour devenir un compagnon de voyage intérieur. (2)

    Cela ne signifie pas perdre ses repères ou dissoudre les limites professionnelles. Au contraire, cette ouverture exige une discipline rigoureuse de connaissance de soi et le maintien d’un cadre éthique solide. C’est précisément parce que vous avez exploré vos propres limites que vous pouvez garder votre distance professionnelle, celle qui fait abstraction de votre état, celle qui nous éloigne des transferts et projections sur autrui. Accompagner l’autre sans vous y perdre.

    Un état qui se cultive

    Loin d’être un état mystérieux ou inaccessible, être dans son inconscient est une pratique qui se cultive et s’affine au fil des années. C’est un état très facile à accéder, encore faut-il lui laisser de la place. Ça commence par de petits gestes quotidiens.

    Avant d’entrer dans votre salle de massage, prenez quelques instants pour vous centrer. Sentez vos pieds au sol, votre respiration, le mouvement de votre colonne vertébrale. Laissez tomber les préoccupations de la journée. Arrivez dans votre propre corps avant de toucher celui de l’autre.

    Au début de chaque séance, posez vos mains, sans intention de corriger quoi que ce soit, pour prendre contact, observer le schéma corporel, écouter. Qu’est-ce qui se présente ? Quelle est la qualité de ce corps sous vos mains ? Laissez-le vous informer avant de décider de votre approche.

    Pendant la séance, maintenez une attention double : à la personne que vous touchez, bien sûr, mais aussi à votre propre état, car si vous développez des tensions, elles vont interférer dans votre travail. Comment votre propre corps répond-il ? Quelles sensations émergent en vous ? Cette auto-observation n’est pas une distraction, elle est au contraire votre principal instrument de perception.

    On parle souvent de fluidité, de continuité, d’enveloppement. Mais ces qualités techniques ne prennent leur pleine dimension que lorsqu’elles portent cette présence incarnée. Vos mouvements deviennent alors une conversation silencieuse où deux inconscients se rencontrent, se reconnaissent, et collaborent au processus de transformation.

    Le corps de votre client n’est pas un objet à manipuler, c’est un sujet avec lequel dialoguer. Et ce dialogue ne se fait pas par les mots, mais par une présence à présence, corps à corps, profondeur à profondeur.

    C’est dans cet espace de co-création inconsciente que réside la puissance particulière d’une approche psychocorporelle. Quand vous touchez depuis votre propre profondeur, vous offrez à l’autre la permission tacite d’accéder à la sienne. Votre état intérieur devient une invitation. Vous parlez le même langage.

    L’art de la rencontre

    On ne peut rejoindre l’inconscient de l’autre qu’en étant soi-même dans son inconscient. Cette phrase est devenue pour moi un rappel constant, presque un mantra. Avant chaque séance, elle me ramène à l’essentiel : non pas ce que je vais faire, mais comment je vais être. Ida Rolf a dit (traduction libre) : « Ce n’est pas comment profond vous allez, mais comment vous allez en profondeur. » (3)  La profondeur étant ici, vous vous en doutez maintenant, la profondeur de l’être entier.

    Car au final, ce n’est pas une série de techniques à appliquer, mais une qualité de présence à cultiver (4).

    Un art de la rencontre où vos mains deviennent le pont entre deux mondes intérieurs, permettant à quelque chose de profond et d’essentiel de circuler.

    1. Journal d’un masso : Une conversation sans mots – Revuemajulie, juillet 2025.
    2. Mon Voyage intérieur – Revuemajulie , février 2026.
    3. Massage profond – Revuemajulie
    4. L’art de la présence – Revuemajulie , mai 2025.
  • Chronique mars 2026: le voyage, la suite

    La suite du ressenti possible ....

    Le voyage intérieur (suite) - Revuemajulie

    Le voyage intérieur, la suite

    Le voyage continue…

    Et là, je n’arrive plus à avoir la moindre pensée. Je suis devenu une poupée de chiffon. Je suis sur le ventre, quel chemin la vague va-t-elle prendre ?

    L’ondulation se fait dans mon mollet, je découvre une sensation nouvelle pour moi qui a le mollet assez raide, plutôt dur… je ressens la liberté s’installer graduellement. Chaque rebond apporte de l’apaisement.

    La vague, cette fameuse vague du Trager, elle se répand, je goûte… Impossible de penser, je suis plongé dans la sensation…

    Le mouvement suivant, (il me dira le nom après), la bicyclette, ça commence par la cuisse qui se met à onduler et ensuite… je ne me suis jamais fait « brasser » le « popotin » de cette manière. Mon postérieur est comme du jello. La vague du jello ? Hi hi hi.

    Louis-Michel appelle le mouvement suivant  « la pâte à pain ». Cela m’amène à observer mon corps, prendre conscience… Les fessiers travaillent fort et là ils acceptent de relâcher et la vague, mais quelle vague, j’ondule de la tête aux pieds, je SUIS devenu la vague.

    Une pause, ça me laisse le temps d’intégrer, la boisson pétillante se calme, drôle de sensation. La vague est toujours présente bien que je ne bouge plus ; bizarre comment les effets durent. La plupart du temps, on me touche tout le temps et là je suis content d’être sans toucher, de prendre ce moment pour être présent à mon corps.

    Le bercement du bassin, quelle merveille de sensation de soulagement au bas du dos et, je me répète, toujours cette ondulation. C’est comme la goutte qui crée des ondes dans l’eau. Les mains qui créent ces ondes sont enveloppantes.

    Mon dos, enfin mon dos. Je ne pensais pas que ce dernier avait autant besoin d’une présence attentionnée.

    Mes chères épaules… celles-ci cachent les racines de mes ailes d’ange, comme le dit Louis-Michel. Les assouplir, donner de l’espace, les « fluffer »  comme on le fait avec autant de légèreté que les plumes de l’oreiller.

    Et que dire de « Chopin », en l’honneur de ce pianiste qui croisait les mains tellement il jouait vite… la vague est partout, à la longueur de mon corps.

    Retour sur le dos, c’est pénible tellement mon corps est relâché.

    Retour au cou, la tête tourne, incroyable à quel point elle tourne, je le sens comme un cou de chouette. Je sens ma tête se promener dans tous les sens. Mais non, je ne perdrai pas la tête.

    Autre pause… laisser le pétillement s’apaiser.

    Il soulève ma tête avec de la tendresse, une infinie lenteur que je ne peux faire autrement que lâcher, en tout respect de mes entorses du passé, du souvenir des limitations qui fondent. Il me dira après que ses mains en coupe ont à peine quitté la table alors que j’ai eu l’impression qu’il l’avait montée très haut, j’avais la tête dans les nuages. Il me dira par la suite que l’image qu’il entretient lors de ce mouvement est justement un nuage qui flotte dans le ciel ; c’est incroyable de constater qu’une image peut se transmettre par la sensation, par la connexion.

    Quelques derniers bercements, un doux étirement pour compléter le tout.

    Le Trager, c’est une présence à mon corps dans le bien-être. Habiter mon corps dans tous ces espaces dont je suis inconscient, dont j’étais inconscient.

    Alors que souvent le corps se manifeste, qu’il nous rappelle sa présence par la douleur, cette séance appelle cette présence dans  le confort. C’est un message que ces vagues envoient à mon corps, message de confiance, d’écoute, le message que je suis accueilli.

    La connexion, pas la correction.

    En résumé, c’est une sensation de paix, de souplesse et de légèreté.

    Curieusement, j’étais très présent et à la fois déconnecté. Comment dire ? 

    « Avant, ce ne sont que des mots. Après, les mots sont inutiles. »
    Dr. Milton Trager

  • Chronique février 2026: le voyage intérieur

    Journal d'un massothérapeute ch. 1

    Une exploration sur ce qu'une personne ressent lors d'un Trager, première partie

    Mon Voyage intérieur - Revuemajulie

    Après un échange sur mes besoins avec mon thérapeute,
    je m’installe sur la table de massage, sur le dos.
    Elle est confortable.
    La pièce respire la détente.

    Un sourire s’inscrit sur mes lèvres en pensant à sa phrase : « Installez-vous sur la table sur le dos, elle a tellement d’expérience qu’elle va commencer la séance pendant que je me lave les mains. »

    Louis-Michel cogne doucement, attend ma réponse avant d’entrer. Belle marque de respect.

    Quelques questions : « Avez-vous assez chaud ? Désirez-vous des traversins sous les genoux ? Votre confort est important, ça va vous aider à relâcher. »

    Il commence par le cou. Pas de manœuvre ciblée, mais une prise de contact. J’ai l’impression qu’il écoute, observe, ressent.

    Et le voyage commence. Tantôt une douce pression pour descendre mes épaules. Hi hi! Je ne m’étais même pas rendu compte que je les retenais. Ça m’amène à observer ce qui se passe dans son toucher. Ensuite, des pressions toutes en douceur ferme sur mes épaules vers la table. On dirait un chat.

    C’est alors qu’il me dit : « Saviez-vous que nos manoeuvres ont toutes un nom ? » « Non. » « Eh bien, devinez ce que c’était… » « On aurait dit de grosses pattes de chat moelleuses! » Rires.

    La valse commence dans le silence. Je sens les mouvements un peu comme avec de l’élastique dans les pressions. Maintenant, il invite ma tête à rouler sur le côté. Sa main glisse sur le cou comme une caresse attentive qui donne de la longueur, alors que son autre main continue sur l’épaule. C’est coordonné, rassurant. Une sensation d’ouverture s’installe. Ma tête se fait bercer avec toute l’attention qu’on pourrait donner à un nouveau-né.

    Petite pause. Ça me permet de ressentir ce qui s’est passé. C’est la première fois qu’on me laisse le temps de goûter. Un peu comme dans un repas nourrissant où on fait une petite pause, une gorgée, qui permet d’apprécier.

    … petite pause

    Les jambes. Les jambes ? Ah oui ? Je m’attendais à ce qu’on s’attarde aux épaules, mais enfin. Les jambes, une à la fois. Une traction, comme on m’a dit après : « On enlève le lousse », pas plus. C’est comme si on tirait sur mon élastique et que ça montait jusqu’à la tête. Je suis surpris.

    Bien que la détente s’installe – maintenant je sais que je ne me ferai pas « rentrer dedans » – je suis tellement curieux des sensations insoupçonnées que je reste, non pas vigilant, mais simplement à l’écoute.

    Ma jambe se fait bercer. Je sens le rebond de mon pied. On dirait une vague, une ondulation qui monte jusqu’à ma tête qui ondule légèrement.

    On lève ma jambe et puis… ben oui, j’aide.

    Louis-Michel me dit : « Vous êtes une personne serviable, vous ? » « Comment ça ? » « Vous m’aidez ! » Rires. Sa phrase était bien ciblée, car je prends conscience d’un certain contrôle. Et là s’installe ce relâchement qui fait que j’ai senti la table me recevoir dans tout mon corps.

    Autre pause. Je goûte, comme entre deux bouchées, la pause qui permet de mieux savourer la suivante.

    … petite pause

    Et là, c’est un peu plus « vigoureux ». Le poids de ma jambe… Juste à soulever  ma jambe par le pied, je l’ai sentie devenir lourde. Ensuite, tout en la soulevant, j’ai senti qu’on lançait mon talon. Quelle sensation de légèreté !

    Petite pause. Une seconde pour reposer ma jambe et c’est reparti : soulever, légèreté, et ce mouvement ondulatoire qui monte jusqu’à la tête. Pas de mots. Juste cette sensation. Je découvre que je ne suis peut-être pas aussi tendu que je le pensais.

    … petite pause

    Ma jambe est redéposée avec respect. Toujours la petite pause, à peine quelques secondes, mais c’est suffisant. J’ai l’impression qu’on fait ces pauses pour que mon corps ne soit pas « saoulé » de mouvements. Ou encore pour laisser baisser les bulles du verre de liqueur, tsé, si on veut le boire ! Rire intérieur.

    Là, on sculpte mon bras avec une telle présence qu’il ne peut faire autrement que devenir une guenille. Le bercement du bras – il est tout mou, un peu comme une aile, une plume au vent. Paradoxe : il est léger dans le mouvement et tellement lourd qu’il entre dans la table une fois déposé.

    Mes mains. Faire bouger tous ces petits os un à un. Ressentir chacun d’eux. Enlever le « lousse». Ressentir ce petit élastique dans chaque articulation, c’est délicieux.

     ... petite pause

    Le poignet devient tout libre. C’est comme si je faisais des bye-bye. Rire intérieur.

    Toujours la petite pause.

    Ah yé ! LES ÉPAULES !

    Un peu comme au début : douce pression, une patte de chat sur l’épaule, l’autre sur les côtes, les deux pattes à la fois. Hi hi hi !

    Je sens ma cage thoracique s’ouvrir et se détendre. Ma respiration, je la découvre. Un ami amérindien m’avait dit : « Vous les Blancs, vous respirez juste assez pour survivre. »

    Je sens un bras passer sous mon cou, une main sur mon épaule de l’autre côté. Mon thorax s’ouvre. Ma respiration s’apaise comme si mon corps s’ouvrait.

    Il étire doucement mon bras latéralement, le balance, mon coude devient un pendule ; pour peu, je sentirais ça comme une aile qui bat au vent.

    Je me retourne sur le ventre et ça continue … à suivre ...

    Louis-Michel Martel , tous droits réservés

     

  • Chronique novembre 2025: nous sommes bien plus que nos douleurs

    Une réflexion que parfois nous nous identifions à nos bobos, certains en font leurs conversations

    La vie au-delà ... - Revuemajulie

    La vie au-delà …

    Lorsque les douleurs musculaires s’installent, elles deviennent souvent le centre de notre attention. Nous consultons en urgence, cherchant le soulagement immédiat. Douleur = problème à régler. Cette équation nous maintient dans un cycle où nous oublions l’essentiel : nous sommes bien plus que nos limitations physiques.

    Mais que se passerait-il si nous ne nous arrêtions pas à cette première conclusion ? Et si, comme un voyageur qui découvre une cuisine étrangère aux saveurs inattendues, nous nous ouvrions à un territoire sensoriel encore inexploré ?

     La tentation de s’arrêter trop tôt

    Un corps souffrant entrave notre fonctionnement au travail, notre vie sociale et notre estime personnelle. Pensez aux « tamalou », ces personnes qui socialisent au café en parlant essentiellement de leurs douleurs. Leur esprit, concentré sur la souffrance, peine à s’élever vers d’autres expériences. Pensons aussi aux expériences chez HeartMath : se souvenir cinq minutes d’une expérience douloureuse, comme une colère, affaiblit le système immunitaire pour quelques heures. (1)

    Pourtant, il y a un au-delà. Les approches comme le tai-chi ou encore le yoga nous enseignent quelque chose de précieux : le corps n’est pas qu’un assemblage de muscles à maintenir en état de marche, c’est un océan de sensations subtiles. Dans les mouvements lents et fluides, on découvre des courants d’énergie, des équilibres délicats. C’est comme passer d’une cuisine fade à une gastronomie raffinée – soudain, il y a des nuances que nous ne soupçonnons pas.

    Une invitation

    Les approches psychophysiques en massothérapie s’inscrivent dans cette même philosophie. Souvent, à cause d’idées préconçues, le massage n’est envisagé que sur le plan physiologique – défaire les nœuds, relâcher les tensions. Pourtant, certaines approches comme le Trager, les Ondulations Thérapeutiques ou le Momentum (style Esalen) proposent bien plus.

    Par des mouvements respectueux – bercements, jeu avec le poids du corps, libération d’espaces articulaires – ces approches nous reconnectent à des parties souvent négligées de notre expérience corporelle. Le but n’est pas seulement de « réparer », mais d’offrir un espace de découverte.

    Ce n’est pas un espace où l’on somnole passivement. C’est un lieu de présence calme, intensément vivant. C’est la découverte de sensations fines – une qualité de fluidité articulaire, une respiration qui se déploie différemment, une sensation d’expansion – qui rejoignent le système nerveux au-delà des douleurs, apportant un sentiment profond de paix qui est au-delà de la simple détente.

    Dans l’approche Trager, le praticien cultive un état de présence méditative (2) créant un champ d’expérience où le receveur peut se reconnecter à sa nature essentielle. Face à une résistance musculaire, plutôt que de forcer, on diminue la pression, on écoute, on apprivoise – comme on apprendrait à goûter un aliment inconnu sans préjugé.

    Découvrir

    Bien que 80 % des gens consultent en massothérapie pour des douleurs musculaires, beaucoup oublient, une fois l’urgence passée, qu’il existe un mieux-être au-delà. Tout un continent de sensations agréables attend d’être découvert. (3)

    Habiter son corps évoque une présence, une conscience qui transcende la chair. Comme un gourmet qui découvre une nouvelle cuisine, nous pouvons apprendre à savourer notre corps autrement – non plus seulement comme un problème à résoudre, mais comme une source d’expériences sensorielles riches et nourrissantes.

    La lumière ... au bout du tunnel

    Ces approches corporelles nous rappellent que nous ne sommes pas nos douleurs. Elles nous invitent à redécouvrir cette lumière intérieure qui ne demande qu’à briller au-delà des limitations physiques, nous guidant vers une vie plus légère, plus libre et plus épanouie.

    Il suffit parfois d’accepter de goûter à autre chose, d’aller au-delà de notre territoire de sensations.

    Références :

    1. Guérir, David Servan-Schreiber, éd. Pocket 2003, p.85
    2. L’art de la présence, Revuemajulie T. 7, vol. 10, avril 2025
      3. Trager et développement personnel, Revuemajulie T. 7, vol. 9, mars 2025
la main therapeutique
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