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3 juillet 2026
  • Chronique Août 2026

     

     

    « Flesh is a highly malleable thing,
    constantly shifting its depository layers
    between the demands of the internal and the external environments. »

    Deane Juhan,
    Job's Body

    « La peau est une matière d’une immense malléabilité,
    qui module sans cesse ses structures
    selon les besoins des mondes intérieur et extérieur. »
    Dean Juhan, Job's Body (Le corps de Job)

    La peau est le plus grand organe du corps. Deux mètres carrés de tissu vivant, sensible, en perpétuelle conversation avec ce qui l'entoure. On la soigne souvent pour son apparence, c'est bien, elle fait bien davantage : elle protège, elle absorbe, elle établit la relation entre notre monde intérieur et l'environnement extérieur. Elle n'est pas que biologique, pas que mécanique. A son contact il se passe autre chose, elle capte ou réagit aux émotions.

    Elle est le plus grand organe de communication, elle informe de la température, des contacts tantôt agressants, tantôt rassurants parfois guérissants. Elle a sa propre intelligence, la chair de poule au froid ou à l'effroi. Nourrissante : quelques minutes de soleil suffisent pour qu'elle transforme la lumière en vitamine D. Guérissante aussi : elle se referme, se régénère, se répare via le système immunitaire souvent sans qu'on y pense.

    Quand Deane Juhan parle de malléable, il ne parle pas de mollesse. Il parle de cette capacité qu'a la peau de se moduler en permanence, dans sa relation avec les muscles, les viscères, les fascias, la pression, le toucher. Un équilibre dynamique, toujours en ajustement. Un peu comme le « silly putty » : souple, réactif, capable de reprendre forme, à condition qu'on continue de le travailler.

    Ce que l'on comprend moins intuitivement, c'est que cette négociation ne s'arrête pas à la surface. La peau est le premier maillon d'une chaîne qui descend vers l'intérieur, couche après couche, enveloppe après enveloppe. Les fascias superficiels, puis profonds, jusqu'au périoste. Les compartiments musculaires. Les enveloppes de fascias qui enveloppent les organes. Le péritoine qui baigne les viscères abdominaux. Tout ce monde intérieur est suspendu dans un jeu subtil de pressions, de glissements, de respirations silencieuses.

    Tous les touchers l'influencent et souvent bien plus profondément qu'on ne le pense à première vue, pensons à la thérapie crânio sacrée avec ses pressions de quelques grammes.

    La respiration en est le moteur principal. À chaque inspiration, le diaphragme descend et déplace subtilement les organes, foie, estomac, intestins et leurs associés, dans un ballet lent et invisible, des milliers de fois par jour. Les viscères ont besoin de glisser pour bien fonctionner. Jean-Pierre Barral nous en parle avec éloquence : chaque organe a sa mobilité propre, et pour que cette liberté de mouvement existe, toutes les enveloppes qui l'entourent doivent rester souples, perméables au changement.

    Une peau tendue, des fascias adhérents, des muscles chroniquement contractés, c'est comme revêtir un vêtement trop serré. Pas seulement inconfortable en surface : c'est aussi une réduction de l'espace disponible pour tout ce qui vit en dessous. Une limitation de la mobilité, j'oserais dire que cela peut se refléter sur notre mental. Comment se sentir libre dans un corps coincé ? Les organes compensent, se fixent parfois, entraînant des distorsions posturales que l'on attribue trop vite au vieillissement ou à la fatalité. Il n'est jamais trop tard pour s'améliorer.

    « Être bien dans sa peau » ça commence justement par la peau.

    Plusieurs disent « j'ai la couenne dure », valorisant pour plusieurs. C'est précisément dans cet espace-là que le travail devient intéressant. Comment passer au-delà de cette carapace pour retrouver une sensibilité « normale » qui nous permet d'être en contact avec notre corps ?

    La peau est un organe vivant, l'exercer, la tonifier, l'assouplir, c'est la garder dans cet entre-deux fertile. Ni flasque ni blindée. Disponible.

    Quand une main se pose lentement, à l'écoute, et propose un mouvement doux, les afférences C-tactiles s'éveillent (i). Ces récepteurs particuliers, sensibles précisément à la lenteur du contact, envoient un signal de sécurité au système nerveux. C'est l'insula qui reçoit l'information, et à son tour, elle facilite la sécrétion d'ocytocine. Quelque chose se modifie, en dessous du seuil conscient, avant même que le receveur n'ait eu le temps de nommer ce qui se passe.

    Ce relâchement en surface n'est pas la fin du processus, c'en est le début. Le fascia superficiel libère le compartiment musculaire sous-jacent. Le muscle qui retrouve du jeu restitue de l'espace aux structures voisines. Les viscères retrouvent leur amplitude naturelle. C'est le début d'une cascade, du dehors vers le dedans, de la périphérie vers la profondeur.

    Et tout le système nerveux s'en mêle. Golgi, Pacini, Ruffini et leurs complices envoient leurs signaux rassurants vers le cerveau, qui complète la boucle et autorise les tissus à relâcher ce qu'ils tenaient. Les tissus parlent avant qu'on les interroge. Les mains savent avant les mots.

    Only the tissues know
    Jean-Pierre Barral, d.o.

    C'est peut-être ça, au fond, ce que les ondulations thérapeutiques cherchent à chaque séance. Non pas changer le corps de l'extérieur. Mais rappeler à la peau, et à tout ce qu'elle contient, qu'elle sait encore négocier, qu'elle peut être entendue sans avoir à crier, que la main du thérapeute sera une bonne « oreille ». A chacun de développer cette écoute.

    Dans cette exploration de la peau je me suis interrogé sur un cerveau de la peau? Sujet délicat. Eh bien non,la peau abrite un nombre impressionnant de « capteurs » (mécano-récepteurs, c-tactiles, thermo récepteurs) mais ne prend pas de décision, elle envoie des signaux au « grand patron » qui à son tour gère tout ça.

    La peau, un autre cerveau? Non! Et pourtant, messagère sans pouvoir décisionnel, elle reste la voie la plus directe vers le système nerveux. Le toucher conscient, présent i ii, a des effets qui dépassent les muscles, ça englobe tout l'être. S'apaiser, apaiser le mental, apaiser les muscles, c'est agir sur la globalité.

    « Je n'aime pas être touché » est une phrase que j'entends assez souvent. Je la respecte beaucoup, cette phrase qui en dit plus que les mots.

    La réponse courte, la personne a été molestée plus tôt dans sa vie. C'est une réponse superficielle au jugement facile.

    Regarde profondément pour mieux comprendre.
    Thich Nhat Hanh

    En y regardant de plus près, une autre piste se dessine, moins spectaculaire mais tout aussi réelle : un système nerveux périphérique resté sur-excité.

    C'est bien documenté que chez le jeune enfant, les voies sensorielles sont encore en pleine maturation, et la discrimination tactile, distinguer un toucher léger d'un toucher menaçant, n'est pas aussi fine que chez l'adulte. C'est ce qui explique, entre autres, pourquoi certains enfants sont si chatouilleux. Chez certains adultes, ce filtre ne s'est jamais tout à fait raffiné.
    Réponse courte, hi hi : votre système nerveux a gardé sa jeunesse.

    La cause précise? Je ne sais pas. Comprendre la cause ne donne pas nécessairement la solution, et ce n'est pas mon rôle en tant que massothérapeute. Si la personne désire dépasser cet état, l'approche respectueuse, les bercements, les mouvements parfois subtils peuvent parfois rejoindre ce système nerveux et l'apaiser.
    © Louis-Michel Martel 2026

    Toucher le corps,
    c'est s'approcher de la paix intérieure.

    i Revue ma Julie, L’art du toucher, décembre 2024

    iiRevue ma Julie, L’art de la présence, mai 2025

la main therapeutique
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