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  • Chronique mai 2026 journal d’un massothérapeute ch. 2

    La rencontre avec France

    Journal d’un massothérapeute

    Le rendez vous est cédulé.
    La salle est prête, draps de flanelle (ma cliente est frileuse), chauffe-pieds (frileuse, je l’ai dit).
    La musique? Je sais qu’elle aime la flûte : Terry Oldfield.

    Offrir la musique d’ambiance appropriée, bruit des vagues, crépitement de feu ou même le silence selon le goût du client, c’est une petite attention. Chaleur, musique, confort, c’est en place pour une belle séance.

    France est toute délicate, discrète, on l’entend à peine marcher. Je l’accueille et ouf, je sens un gros nuage. Aujourd’hui elle porte une grande lourdeur : sa posture triste, son corps parle pour ne pas dire qu’il crie en silence.

    « Comment vas-tu ? » « Ça va … », rien d’autre. J’ai envie de dire « s’tu vrai c’te menterie-là ? » J’aime prendre du temps, quelques phrases pour saisir l’état dans lequel mon client arrive. Aujourd’hui elle ne parle pas, mais j’entends ce que les mots ne disent pas.

    France est une personne d’un naturel heureux, ça fait des années qu’elle vient en massage, tantôt pour son dos après avoir aidé une amie à déménager, tantôt après une semaine difficile au travail, burn-out d’une collègue et elle voyait tout cela venir. À mes yeux, la courte entrevue pré-massage est tellement importante pour orienter mon travail et pour établir l’atmosphère de la « conversation sans mots » (1) qu’est une séance de massage. Elle parle peu sauf pour dire qu’elle a un peu froid, qu’elle est fatiguée.

    Après quelques mots assez évasifs, banals, je l’invite à s’installer sur ma vénérable table qui a plus de 20 ans d’expérience. Des fois, je pense qu’elle est vivante, cette table, qu’elle participe à la séance. J’accepte mon doux délire. Je vais laver mes mains, cela accorde à France un moment pour se laisser aller, s’apaiser sous les draps.

    Au retour, les questions machinales : «  Avez vous assez chaud ? »,, « Désirez-vous des coussins sous les genoux ? » (Je commence mes séances client sur le dos), « Est-ce que la musique vous va ? », « Oui, j’aime ça la flûte. »

    (La boîte de mouchoirs est proche, juste au cas où …)

    Des pattes de chat sur ses épaules, c’est raide, je sens toute la retenue. Respiration saccadée, sous contrôle difficile.

    Mes mains, les mouvements de mon corps, sont une forme de langage et les mouvements proposés sont comme des phrases, des questions qui entraînent des réponses que le mental cache parfois par pudeur. Le mouvement est ce langage.

    La danse commence à petits pas avec une partenaire, disons craintive à défaut d’un meilleur terme. Les premiers mouvements sont respectueux, limités à ce qu’elle veut bien m’accorder, à ce qu’elle s’accorde à elle-même.

    Mes mains glissent le long des bras en pensant longueur, « tu es en sécurité pour relâcher ». Ça relâche par à-coups.

    Mon défi, avec mon cœur sensible, est de ne pas embarquer dans sa peine, mon défi est de garder ma distance thérapeutique, car oui ce sera un massage thérapeutique. C’est ici que le mot thérapeutique prend toute sa dimension : il y a des nœuds dans ses muscles, mais aussi ailleurs. Son corps se protège comme s’il venait de recevoir une raclée. C’est tellement évident le rôle des émotions, des sensations.

    Son épaule qui relâche graduellement après quelques effleurements. Son menton qui spasme tellement elle retient ses pleurs … Mes mains savent les mouvements par cœur, ce n’est pas mon mental qui dirige aujourd’hui ; mes mains vont accueillir, discuter, écouter, entendre ce que mes oreilles ne peuvent capter.

    Quelques larmes coulent, je lui donne des kleenex, ça ouvre les écluses. « Je m’excuse », dit-elle entre deux sanglots. « Pas grave, j’ai des parts dans une compagnie de kleenex. » Rire nerveux et « niaiseux », qu’elle me dit. « Au pire, j’ai une chaudière. » «   comique, merci de me faire rire. » Mes mains écoutent, elles entendent …

    Elle n’a pas besoin de m’entendre dire toutes sortes de belles phrases toutes faites, elle a besoin de ressentir, ressentir la profondeur en douceur, aller la rejoindre dans sa profondeur.

    Son cou s’allonge. Cette magnifique tête qui s’abandonne peu à peu aux bercements. La danse commence, lente, délicate, à petits pas timides, hésitants.

    Le thorax, la respiration difficile, j’observe que ses efforts pour bien respirer sont un peu vains. Mon mental sait que relâcher la première côte va faciliter sa respiration ; ce que je veux, c’est ressentir ce petit élastique, cette sensation d’évolution, d’amélioration.

    Viens, on va valser, ça commence à défiger, la vague commence à se propager, le lac dégèle, comme ma fameuse comparaison : la livre de beurre qui dégèle.

    Peu à peu, les ondulations thérapeutiques se répandent respectueusement, sa respiration s’apaise, s’approfondit sans que je n’y aie rien fait, c’est la sensation qui opère. Ses larmes coulent doucement, paisiblement.

    J’ai l’impression de la faire onduler sur un bateau ; quelle belle image je donne à mes mains qui la transmettent à leur tour (2). Ça me touche toujours de ressentir la réponse aux mouvements proposés.

    Et alors, j’imagine cette belle jambe flotter, être bercée et ça entraîne tout le corps dans une magnifique vague de douceur. Un rire un peu figé apparaît sur son visage : « J’ai l’impression que ma jambe flotte. » Je sais alors que la douce valse peut devenir un tango joyeux, une célébration du mouvement.

    Elle se retourne sur le ventre et là on s’amuse, on s’amuse d’une façon sérieuse, une façon sans autre but que de ressentir la joie : bercements, ondulations, pauses pour laisser redescendre le pétillement. Ressentir la vague.

    Sentir le rebond des mollets, ressentir et observer l’ondulation se répandre, c’est un plaisir quasiment égoïste.

    Parfois ça marche pas, mais cette fois, ce corps tendu en protection au début se laisse aller ; à force de ressentir la vague, il est devenu la vague.

    Maintenant la partie pénible de la séance pour elle : revenir sur le dos. Retour sur les épaules, les pattes de chat, allonger le magnifique cou,  bercer la tête avec tendresse. (Dans ma tête : « merci, merci de m’avoir accepté dans ton univers troublé et fragile. »)

    « Prends un moment pour revenir, savoure ces sensations, elles t’appartiennent. Prends tout ton temps, tu as travaillé fort aujourd’hui. Tu peux y revenir à tout moment. »

    Je quitte me laver les mains et je reviens après quelques minutes. «  Ça va ? » « Oui, ça va mieux, je n’arrive pas à décrire … » « Va lire ma chronique du mois d’août : Dialogue sans paroles, tu vas comprendre. »

    Milton Trager disait : « Avant, ce ne sont que des mots, après les mots sont inutiles. »

    En partant, elle retient un câlin. « Merci », sur un ton qui m’en dit pas mal plus que le mot.

    Que s’est-il passé dans sa vie ? Je ne sais pas, je n’ai pas besoin de le savoir. Mes clients me disent ce qu’ils veulent bien me dire, parfois ça fait du bien d’évacuer, parfois c’est le silence qui est réparateur.

    Je sors prendre l’air, ç’a été une grosse séance.

    • Revue ma Julie, juillet 2025, Conversation sans paroles.
    • Revue ma Julie, septembre 2025, La main messagère.
  • Chronique octobre 2025: une autre vision

    Réflexions sur le travail corporel souvent appelé massage

    Le massage vu autrement - Revuemajulie octobre 2025

    Le massage vu autrement


    « C’est l’esprit qui va guider le mouvement,
    ce processus débute par le questionnement : 
    comment cela pourrait être plus léger, plus libre, plus souple.»
    Milton Trager m.d.

    Cette citation capture l’essence même du massage Trager®, une approche qui transcende la simple technique pour devenir un véritable art de la connexion corps-esprit. Cette modalité révolutionnaire continue d’inspirer massothérapeutes et clients par sa philosophie unique du toucher conscient, transformant fondamentalement notre conception du massage : non plus un service appliqué sur le client, mais une exploration partagée avec lui.

    Une écoute constante

    Le Trager se distingue par son approche introspective. Contrairement aux techniques plus structurées, il invite le praticien à une écoute constante : que ressent le corps sous mes mains ? Qu’est-ce que je ressens en réponse aux mouvements que je propose ? Comment puis-je accompagner ce tissu vers plus de liberté ?

    Le Dr Trager, vers la fin de sa vie, résumait cette approche en disant : « Ce qui m’intéresse, c’est la réponse des tissus. » Cette phrase révèle la beauté de cette pratique : c’est toujours une découverte à chaque séance pour la personne qui donne. Cette démarche interrogative transforme chaque rencontre en exploration collaborative, un dialogue non verbal entre thérapeute et client.

    Cette philosophie du questionnement n’est pas intellectuelle. Elle s’incarne dans chaque geste, chaque pression, chaque mouvement. Le praticien apprend à suspendre ses automatismes pour s’ouvrir à l’intelligence du corps qu’il touche et à proposer, plutôt qu’imposer, un mouvement.

    Plus léger, le paradoxe de la douceur

    Rechercher ce qui pourrait être « plus léger » semble paradoxal dans un domaine où nous associons souvent l’efficacité à la pression profonde. Pourtant, le Trager et ses ondulations thérapeutiques démontre que la légèreté peut révéler des couches de tension inaccessibles par la force.

    Ida Rolf l’exprimait magnifiquement : « Ce n’est pas comment profond vous allez, c’est comment vous allez profond ». Et rejoindre la profondeur se fait avec douceur. J’aime particulièrement l’analogie du skieur aquatique qui, en tombant, rebondit sur l’eau, alors que le nageur peut descendre en profondeur sans résistance. Cette image illustre parfaitement comment une approche respectueuse des défenses naturelles du corps invite à un relâchement authentique plutôt que forcé.

    Plus libre, l'intelligence du tissu

    L’écoute permet au praticien de percevoir les nuances subtiles du tissu conjonctif, les micro-tensions, les zones de retenue émotionnelle, ces places qui ont enregistré la douleur. Cette sensibilité fine ouvre des possibilités thérapeutiques souvent négligées par des approches plus directes.

    La recherche de ce qui pourrait être « plus libre » guide le praticien vers des mouvements organiques, dépourvus de rigidité technique. Les ondulations thérapeutiques appliquées dans un continuum créent une fluidité qui favorise l’intégration neurologique et émotionnelle.

    Cette liberté se manifeste aussi dans l’absence de protocole fixe, bien qu’une excellente connaissance des manœuvres soit essentielle pour que leur application puisse s’exécuter comme une danse. Chaque séance devient unique, adaptée aux besoins spécifiques révélés par le dialogue tactile. Le praticien apprend à faire confiance à son intuition, développant une forme d’intelligence qui transcende les connaissances purement anatomiques.

    Plus souple, s'adapter plutôt qu'imposer

    Chercher ce qui pourrait être « plus souple » dépasse la simple amélioration de la flexibilité. C’est découvrir que votre corps peut bouger autrement. La souplesse, c’est l’adaptation constante du praticien aux besoins changeants du client. Cette flexibilité permet d’accompagner les processus naturels plutôt que de les imposer.

    La souplesse du praticien se reflète dans sa capacité à ajuster non seulement sa technique, mais aussi son rythme, sa présence, son niveau d’intervention. Cette adaptabilité crée un espace sécurisant où le client peut explorer ses propres ressources de guérison.

    Stress, avez-vous dit ?

    Le stress est devenu si chronique que nous y sommes tellement habitués que nous croyons que c’est un état normal. Une anecdote illustre parfaitement cette réalité : une amie qui avait pris sa retraite, il y a environ deux ans, a accepté un petit retour au travail, un court contrat. Au sortir d’un été passé en grande partie à leur camp de chasse, elle a constaté en reprenant le collier : « Et je vivais ça comme pression de travail ! »

    Cette déconnexion corporelle nous permet justement de vivre le stress comme une normalité. Une approche douce offre des outils particulièrement pertinents pour au moins faire une pause salutaire, pour ne pas se perdre de vue dans tout ce brouhaha. Sa philosophie du questionnement encourage les clients à développer leur propre conscience corporelle, créant des bénéfices durables au-delà de la séance.

    Une pratique qui enrichit le praticien

    Les praticiens rapportent que cette approche enrichit considérablement leur pratique, réduisant leur fatigue professionnelle et approfondissant leur satisfaction thérapeutique. Puiser dans leurs ressources intuitives tout en maintenant la rigueur professionnelle devient leur nouvelle norme.

    La qualité de la présence avant la technique

    La véritable maîtrise réside moins dans l’accumulation de techniques que dans la qualité de présence et d’écoute. Il invite chaque praticien à cultiver un état d’esprit ouvert, curieux, constamment en recherche de ce qui pourrait permettre plus de légèreté, de liberté et de souplesse.

    Cette manière d’être transforme fondamentalement la relation thérapeutique, faisant du massage non plus un service appliqué sur le client, mais une exploration partagée vers un mieux-être authentique et durable. Dans cette danse à deux, praticien et client deviennent co-créateurs d’un espace de guérison où l’esprit guide véritablement le mouvement.

    Tous droits réservés © Louis-Michel Martel 2025

  • Chronique septembre 2025: les mains portent un message

    Une réflexion sur le message que les mains envoient au corps en massage

    La main, messagère de liberté - Revuemajulie

    La main, messagère de liberté

    « The Trager® Approach is a hands-on approach in which my mind transmits a message of lightness or freedom to my hands, which are working on the tissues of my patient. »
    Milton Trager, M.D.

    « L’Approche Trager® est une méthode manuelle où l’esprit du praticien insuffle un message de légèreté et de liberté à travers ses mains,
    qui, à leur tour, oeuvrent sur les tissus du receveur. »
    Milton Trager m.d.

    Autrement dit, un toucher attentif, sans volonté de corriger, mais porté par un élan : celui de transmettre une sensation de légèreté et de liberté.

    L'écoute avant l'action

    Mon souhait, à travers ce toucher, est d’offrir un soulagement physique à la personne que j’accompagne, mais aussi — et peut-être surtout — de lui permettre de ressentir son corps avec plus de vivacité, plus de clarté, plus de liberté.

    Il est courant de venir consulter pour soulager des tensions : douleurs musculaires, crispations nerveuses liées au stress. Dès que je pose mes mains, ma première intention n’est pas d’agir, mais d’écouter. D’entendre ce que les mots ne disent pas (1). C’est le début d’une conversation silencieuse : l’écoute. Puis, tout doucement, un dialogue s’installe. Comme dans cette phrase que j’aime tant : « Mes mains insufflent un message de légèreté et de liberté. »

    Souvent, la raison initiale de la consultation – cette douleur dans…, ce tiraillement au niveau de… – diminue d’elle-même, parfois sans qu’on s’y attarde directement. Car ce que je transmets ne passe pas par le langage verbal, mais par la qualité de présence. C’est un message silencieux, mais perceptible, un état intérieur qui se traduit via le toucher, par ma manière d’entrer en relation avec les tissus.

    Simplement être là

    Je veux que la personne se sente accueillie, sans pression, sans attente. Qu’elle n’ait rien à prouver, rien à performer, rien à endurer. Qu’elle puisse simplement être là, telle qu’elle est, dans l’instant. Que son corps aussi puisse faire une pause, desserrer ses mécanismes de défense, et s’ouvrir à une autre possibilité : quelque chose de plus doux, plus fluide, plus vivant.

    La main qui suggère

    Ma main ne pousse pas. Elle ne force rien. Elle invite. Elle évoque. À travers ce toucher, je transmets un état d’esprit, un climat intérieur. Lorsque je suis calme, curieux, ouvert, alors mon toucher devient le prolongement naturel de cette qualité. Ce n’est pas une technique que j’applique de l’extérieur, mais une relation subtile entre deux mondes sensibles.

    Le corps qui s'apaise

    La main, ici, ne manipule pas : elle communique. Elle dit au corps : « Je suis là, je t’écoute, je ne te juge pas. » Comme un enfant qui exprime sa douleur se calmera lorsqu’il se sent écouté, le corps entend ce message : je t’écoute. Et lorsqu’il est sincère, il touche quelque chose de profond, d’archaïque même : le besoin fondamental de se sentir en sécurité, reconnu, respecté.

    La confiance ne se décrète pas 

    Avec le temps, j’ai appris que le corps devient bien plus réceptif lorsqu’il se sent en confiance. Et cette confiance ne se décrète pas. Elle ne se force pas. Elle émerge… d’elle-même. Elle naît de l’intention, de la qualité de présence, de l’absence de jugement.

    Lorsque je pose mes mains avec cette attention calme et bienveillante, c’est comme si je donnais aux tissus la permission d’exister autrement. Je ne cherche pas à les corriger. Et pourtant, c’est précisément cette absence d’intention corrective qui permet le changement. Le système nerveux perçoit cette neutralité, cette absence de menace, et s’apaise. Il commence à écouter mes mouvements.

    Le nerf avant le muscle 

    N’oublions pas que ce sont les nerfs qui commandent les muscles. Un toucher respectueux, doux, peut apaiser le système nerveux, et c’est alors tout le corps qui commence à se réorganiser, parfois même dans des zones que je n’ai pas touchées.

    Une fluidité retrouvée

    Mon souhait est que la personne reparte non seulement avec un soulagement physique, mais aussi avec une sensation plus vaste : celle d’avoir été profondément respectée, dans toutes les dimensions de son être. Et peut-être, ne serait-ce qu’un instant, d’avoir retrouvé cette qualité oubliée : une fluidité intérieure.

    (1) Revue ma Julie, tome 8, vol 1, Juillet 2025.

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