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  • Chronique septembre 2026

     Un corps parfait

    Au début d’un massage Esalen, d’un Trager ou d’une séance d’Ondulations Thérapeutiques, je ne fais rien d’autre qu’observer. Le client vient de se déposer sur la table et avant même de poser les mains, je regarde. Une épaule plus basse que l’autre. Un bassin légèrement tourné. Une respiration qui reste coincée dans le haut du thorax. Je n’observe pas pour corriger. Je prends une photo. Un « avant ». Parce qu’à la fin de la séance, je vais regarder à nouveau, et parfois — pas toujours, mais parfois — ce n’est plus tout à fait le même corps qui se relève.

    Ça m’amène à une question qui me trotte dans la tête depuis un moment : c’est quoi, un corps parfait ? On a tous en tête une image : droite, symétrique, alignée comme sur une planche d’anatomie. Esthétiquement 36-24-36 ? Les abdos sculptés, le corps juste bien bronzé, la peau parfaite. Un corps mince, la silhouette reflétant l’image véhiculée par les publicités, les magazines. Un corps qu’on n’a jamais vu en vrai, nulle part, chez personne. Esthétiquement parfait, ça résume bien ce que « la société » envoie comme message. Tous ces standards que les ados tentent d’atteindre, c’est une autre forme que prend le stress. Je pense de plus en plus que le corps parfait, ce n’est pas celui-là. C’est celui dans lequel on est confortable.

    Condamné ou  libre de changer

    Je suis à la lecture de Job’s Body de Deane Juhan, et un passage sur les scolioses fonctionnelles chez les ados ou les adultes, m’a arrêté. Pendant une poussée de croissance, les os s’allongent souvent plus vite que les muscles ne peuvent suivre. Le corps compense, se réajuste, adopte des courbures temporaires — une scoliose fonctionnelle — le temps que tout se stabilise. Dans la majorité des cas, ça se résorbe tout seul. Ce n’est pas une malformation. C’est un corps en chantier qui trouve un équilibre provisoire pendant que les matériaux finissent d’arriver.

    Mais voici ce qui m’intéresse : qu’est-ce qui se passe quand ce schéma-là ne se referme jamais complètement ? Quand la posture adoptée à quatorze ans, pour compenser une croissance inégale, devient une habitude qu’on traîne à trente, quarante, soixante ans — longtemps après que les os et les muscles ont fini de se réajuster ? Est-ce qu’on est condamné à porter pour toujours l’empreinte de cette période-là, ou est-ce qu’il y a moyen de penser solution ?

    Je pense sincèrement qu’il y a moyen. Parce que le corps n’a jamais fini de se refaire. On imagine souvent la croissance comme une seule fenêtre — on bâtit, puis c’est fini, et après, ça ne fait plus que s’user. Mais ce n’est pas ça, un corps. La peau se renouvelle au complet en quelques semaines. Les os se remodèlent toute la vie. Rien là-dedans n’est un objet figé une fois la croissance stabilisée. Si le corps continue de se refaire à cette échelle-là, une habitude posturale n’a pas de raison d’être gravée dans le roc non plus. Ce qui la maintient en place, ce n’est pas juste l’os. C’est l’image qu’on en garde.

    La carte, pas juste la structure

    Le neurologue Wilder Penfield a représenté, dans les années 1950, la façon dont le corps est cartographié dans le cerveau — une sorte de petit bonhomme difforme, aux mains et aux lèvres démesurées, qu’on appelle l’homoncule. Cette image nous rappelle une chose essentielle : on ne porte pas juste un corps physique, on porte aussi une représentation de ce corps, mise à jour en continu par tout ce qu’on ressent. Cette carte n’est pas figée. Elle se redessine sans cesse, selon ce qu’on lui envoie comme information.

    Et c’est là que les gestes répétitifs entrent en jeu. Je pense à la dame qui porte son sac à main toujours du même côté, année après année. Il n’y a rien de dramatique là-dedans, aucun traumatisme, aucune poussée de croissance — juste un mouvement répété des milliers de fois, jamais compensé de l’autre côté. À force, les muscles d’un côté du corps travaillent plus, se raccourcissent, tirent, et ces muscles ont une action sur le squelette, sur les os. La carte interne s’adapte à ce déséquilibre-là et finit par le considérer comme la normale. Le corps ne se pose pas la question de savoir si c’est correct. Il suit ce qu’on lui demande, encore et encore, jusqu’à ce que ce soit lui qui nous demande de continuer. C’est ça, je crois, la vraie continuité entre le schéma adolescent et le schéma adulte : ce n’est pas la scoliose elle-même qui persiste, c’est l’habitude posturale — apprise à l’adolescence ou installée goutte à goutte à l’âge adulte — que le système nerveux n’a jamais été invité à remettre en question.

    Massage confrontation ou accompagnement ?

    Et si le corps savait mieux que moi, le masso, comment c’est un corps « parfait » ? Le corps se connaît, pas avec des mots, pas avec des planches anatomiques — il sait que ses os ne sont pas parfaits, que ses nerfs ne passent pas exactement au même endroit que le livre d’anatomie indique. Et si mon travail, bien humblement, c’était de l’accompagner vers un mieux-être qu’il sait profondément exister, mais qu’il a oublié ? Que sa mémoire a été enterrée, que ses muscles conditionnés par des douleurs ponctuelles en ont rajouté une couche, la sédentarité une autre couche ? Et si sa démarche raide n’était que la mémoire d’un trauma passé que son « disque dur » n’avait pas effacé. Certes, il y a des séquelles physiques à certains accidents, mais y aurait-il aussi des mémoires de protection de l’endroit blessé ? Retrouver cette mobilité, cette aisance, se rappeler cette mobilité, cette aisance, c’est un rêve atteignable. Être mieux, c’est possible.

    Ce qui bouge en fin de séance

    Alors, quand je reprends ma photo, à la fin d’un massage, qu’est-ce que je regarde vraiment ? Pas juste si l’épaule est redescendue d’un centimètre. Je regarde si le corps a l’air d’avoir reçu une information nouvelle. Si la respiration est descendue plus bas. Si les appuis au sol semblent différents. Ce n’est pas moi qui corrige quoi que ce soit avec mes mains — je ne redresse pas une colonne comme on redresse une planche. J’observe ce qui s’en dégage. Ce que je fais, c’est offrir au système nerveux une occasion de sentir le corps autrement, ne serait-ce que pour une heure. Et parfois, cette occasion-là suffit à entrouvrir une porte que l’habitude gardait fermée.

    Ça ne veut pas dire qu’un massage efface une scoliose, fonctionnelle ou pas. Mais ça veut peut-être dire qu’on n’est jamais complètement condamné à la carte qu’on porte depuis l’adolescence, ou depuis vingt ans de sac à main du même bord. Le corps qui a appris à se déformer peut aussi réapprendre à se sentir autrement — il n’est jamais trop tard.

    Le corps parfait

    Parfait au sens où il devient, à nouveau, un endroit confortable où habiter. Notre corps, c’est notre maison, notre pays.

    Bibliographie

    JUHAN, Dean, Job’s Body, Barrytown Limited, 1998, 978158177022

  • Chronique mai 2026 journal d’un massothérapeute ch. 2

    La rencontre avec France

    Journal d’un massothérapeute

    Le rendez vous est cédulé.
    La salle est prête, draps de flanelle (ma cliente est frileuse), chauffe-pieds (frileuse, je l’ai dit).
    La musique? Je sais qu’elle aime la flûte : Terry Oldfield.

    Offrir la musique d’ambiance appropriée, bruit des vagues, crépitement de feu ou même le silence selon le goût du client, c’est une petite attention. Chaleur, musique, confort, c’est en place pour une belle séance.

    France est toute délicate, discrète, on l’entend à peine marcher. Je l’accueille et ouf, je sens un gros nuage. Aujourd’hui elle porte une grande lourdeur : sa posture triste, son corps parle pour ne pas dire qu’il crie en silence.

    « Comment vas-tu ? » « Ça va … », rien d’autre. J’ai envie de dire « s’tu vrai c’te menterie-là ? » J’aime prendre du temps, quelques phrases pour saisir l’état dans lequel mon client arrive. Aujourd’hui elle ne parle pas, mais j’entends ce que les mots ne disent pas.

    France est une personne d’un naturel heureux, ça fait des années qu’elle vient en massage, tantôt pour son dos après avoir aidé une amie à déménager, tantôt après une semaine difficile au travail, burn-out d’une collègue et elle voyait tout cela venir. À mes yeux, la courte entrevue pré-massage est tellement importante pour orienter mon travail et pour établir l’atmosphère de la « conversation sans mots » (1) qu’est une séance de massage. Elle parle peu sauf pour dire qu’elle a un peu froid, qu’elle est fatiguée.

    Après quelques mots assez évasifs, banals, je l’invite à s’installer sur ma vénérable table qui a plus de 20 ans d’expérience. Des fois, je pense qu’elle est vivante, cette table, qu’elle participe à la séance. J’accepte mon doux délire. Je vais laver mes mains, cela accorde à France un moment pour se laisser aller, s’apaiser sous les draps.

    Au retour, les questions machinales : «  Avez vous assez chaud ? »,, « Désirez-vous des coussins sous les genoux ? » (Je commence mes séances client sur le dos), « Est-ce que la musique vous va ? », « Oui, j’aime ça la flûte. »

    (La boîte de mouchoirs est proche, juste au cas où …)

    Des pattes de chat sur ses épaules, c’est raide, je sens toute la retenue. Respiration saccadée, sous contrôle difficile.

    Mes mains, les mouvements de mon corps, sont une forme de langage et les mouvements proposés sont comme des phrases, des questions qui entraînent des réponses que le mental cache parfois par pudeur. Le mouvement est ce langage.

    La danse commence à petits pas avec une partenaire, disons craintive à défaut d’un meilleur terme. Les premiers mouvements sont respectueux, limités à ce qu’elle veut bien m’accorder, à ce qu’elle s’accorde à elle-même.

    Mes mains glissent le long des bras en pensant longueur, « tu es en sécurité pour relâcher ». Ça relâche par à-coups.

    Mon défi, avec mon cœur sensible, est de ne pas embarquer dans sa peine, mon défi est de garder ma distance thérapeutique, car oui ce sera un massage thérapeutique. C’est ici que le mot thérapeutique prend toute sa dimension : il y a des nœuds dans ses muscles, mais aussi ailleurs. Son corps se protège comme s’il venait de recevoir une raclée. C’est tellement évident le rôle des émotions, des sensations.

    Son épaule qui relâche graduellement après quelques effleurements. Son menton qui spasme tellement elle retient ses pleurs … Mes mains savent les mouvements par cœur, ce n’est pas mon mental qui dirige aujourd’hui ; mes mains vont accueillir, discuter, écouter, entendre ce que mes oreilles ne peuvent capter.

    Quelques larmes coulent, je lui donne des kleenex, ça ouvre les écluses. « Je m’excuse », dit-elle entre deux sanglots. « Pas grave, j’ai des parts dans une compagnie de kleenex. » Rire nerveux et « niaiseux », qu’elle me dit. « Au pire, j’ai une chaudière. » «  Té comique, merci de me faire rire. » Mes mains écoutent, elles entendent …

    Elle n’a pas besoin de m’entendre dire toutes sortes de belles phrases toutes faites, elle a besoin de ressentir, ressentir la profondeur en douceur, aller la rejoindre dans sa profondeur.

    Son cou s’allonge. Cette magnifique tête qui s’abandonne peu à peu aux bercements. La danse commence, lente, délicate, à petits pas timides, hésitants.

    Le thorax, la respiration difficile, j’observe que ses efforts pour bien respirer sont un peu vains. Mon mental sait que relâcher la première côte va faciliter sa respiration ; ce que je veux, c’est ressentir ce petit élastique, cette sensation d’évolution, d’amélioration.

    Viens, on va valser, ça commence à défiger, la vague commence à se propager, le lac dégèle, comme ma fameuse comparaison : la livre de beurre qui dégèle.

    Peu à peu, les ondulations thérapeutiques se répandent respectueusement, sa respiration s’apaise, s’approfondit sans que je n’y aie rien fait, c’est la sensation qui opère. Ses larmes coulent doucement, paisiblement.

    J’ai l’impression de la faire onduler sur un bateau ; quelle belle image je donne à mes mains qui la transmettent à leur tour (2). Ça me touche toujours de ressentir la réponse aux mouvements proposés.

    Et alors, j’imagine cette belle jambe flotter, être bercée et ça entraîne tout le corps dans une magnifique vague de douceur. Un rire un peu figé apparaît sur son visage : « J’ai l’impression que ma jambe flotte. » Je sais alors que la douce valse peut devenir un tango joyeux, une célébration du mouvement.

    Elle se retourne sur le ventre et là on s’amuse, on s’amuse d’une façon sérieuse, une façon sans autre but que de ressentir la joie : bercements, ondulations, pauses pour laisser redescendre le pétillement. Ressentir la vague.

    Sentir le rebond des mollets, ressentir et observer l’ondulation se répandre, c’est un plaisir quasiment égoïste.

    Parfois ça marche pas, mais cette fois, ce corps tendu en protection au début se laisse aller ; à force de ressentir la vague, il est devenu la vague.

    Maintenant la partie pénible de la séance pour elle : revenir sur le dos. Retour sur les épaules, les pattes de chat, allonger le magnifique cou,  bercer la tête avec tendresse. (Dans ma tête : « merci, merci de m’avoir accepté dans ton univers troublé et fragile. »)

    « Prends un moment pour revenir, savoure ces sensations, elles t’appartiennent. Prends tout ton temps, tu as travaillé fort aujourd’hui. Tu peux y revenir à tout moment. »

    Je quitte me laver les mains et je reviens après quelques minutes. «  Ça va ? » « Oui, ça va mieux, je n’arrive pas à décrire … » « Va lire ma chronique du mois d’août : Dialogue sans paroles, tu vas comprendre. »

    Milton Trager disait : « Avant, ce ne sont que des mots, après les mots sont inutiles. »

    En partant, elle retient un câlin. « Merci », sur un ton qui m’en dit pas mal plus que le mot.

    Que s’est-il passé dans sa vie ? Je ne sais pas, je n’ai pas besoin de le savoir. Mes clients me disent ce qu’ils veulent bien me dire, parfois ça fait du bien d’évacuer, parfois c’est le silence qui est réparateur.

    Je sors prendre l’air, ç’a été une grosse séance.

    • Revue ma Julie, juillet 2025, Conversation sans paroles.
    • Revue ma Julie, septembre 2025, La main messagère.
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